Un Euro pour oligarques

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas

Un Euro pour oligarques

Message  Caduce62 le Jeu 21 Juin - 18:48

Un Euro pour oligarques

Nouvel Observateur le 07-06-2012 Par Gurvan Le Guellec

Travaux de dernière minute, pénurie d’hôtels les jours de match… Les Ukrainiens doivent compter sur eux-mêmes pour que la fête ne tourne pas au rendez-vous manqué.

Donetsk, centre industriel et minier de l’Ukraine. Un million d’habitants, paumés à 800 km et une nuit de train de Kiev, la capitale, dans une steppe hérissée de terrils et de tours d’extraction. Donetsk, camp de base des Bleus et ville-hôte pendant un mois de l’Euro 2012. Pas moins de 5 matchs au programme, dont un quart et une demi-finale. Question : mais comment diable l’Europe du football est-elle allée s’échouer sur pareil rivage ? La réponse se trouve dans un vaste parc aménagé au cordeau en plein cœur de la ville. Voilà la Donbass Arena, l’un des plus beaux stades d’Europe, tout de verre et de béton. L’œuvre de Rinat Akhmetov, 39e fortune mondiale, et passionné de ballon rond. Le discret businessman d’origine tatare est né dans la ville. Il y réside encore et s’est fait construire son enceinte en 2009 pour abriter les exploits de son équipe (le Shakhtiar), devenue en quelques années l’une des pointures du football européen.

Une organisation qui laisse à désirer

Ce n’est pas la première des surprises de cet Euro ukrainien. A Kiev, l’impression d’inédit tient plutôt à l’impréparation. La ville est censée accueillir son premier match dans quelques jours, et l’on se demande comment elle va bien pouvoir y arriver. Le nouvel aéroport ne fonctionne toujours pas. Les trains rapides viennent d’être livrés de Corée. Et le parvis du stade olympique – refait à neuf pour 600 millions euros - est semé de trous béants.

Les Kiéviens eux n’ont pourtant pas l’air de s’inquiéter. On dit le Russe taciturne. L’Ukrainien lui serait plutôt du genre flegmatique. "C’est culturel", nous assure Anne Duruflé, conseillère de coopération à l’ambassade de France. "Voyez pour la biennale d’art contemporain : deux jours avant l’inauguration, il y avait deux œuvres d’installées sur 20000 m². Ils ont annulé la preview du mardi, mais le mercredi c’était lancé". A l’université Taras Shevchenko – le père de la langue ukrainienne, Eduard et Igor, étudiants en histoire, sont du même avis.

Ce sera fini à la dernière minute, mais ce sera bien, c’est dans notre mentalité".

D’ailleurs, nos deux dandys de 19 ans, serre-tête dans les cheveux et pipe au bec, seraient bien restés dans leur résidence universitaire. Pas pour aller au stade – le billet le moins cher est à 30 euros pour un salaire moyen de 280. Mais pour profiter de l’ambiance. Las, ils devront évacuer les lieux, pour faire de la place à d’éventuels supporters en manque d’hébergement…

Organiser l’Euro de football, troisième événements sportif mondial, pour moitié en Pologne et pour moitié en Ukraine, pays dénués de toute expérience en la matière, il fallait y penser. D’ailleurs, pour tout dire, en 2005, quand les deux pays ont déposé leur candidature, personne n’y songeait. Au premier passage devant la commission exécutive de l’UEFA, l’instance régulatrice du football européen, le duo était passé tout près de l’élimination. Avant de l’emporter deux ans plus tard lors du round final. En Ukraine, cela ne fait aucun doute : le mérite de cette victoire inattendue revient au duo Grigoriy Surkis et Michel Platini. Surkis, oligarque kiévien et patron de la fédération de football locale. Et notre Platoche national, élu il y a 4 ans à la tête de l’UEFA sur un programme tourné vers le développement à l’est du football européen.

Un climat politique tendu

En 2007, trois ans après la révolution orange, il faut bien admettre que l’ex république soviétique suscitait encore de beaux espoirs. Depuis, les choses se sont compliquées. Les oranges se sont déchirés entre partisans du président Iouchenko et de la – très télégénique - Ioulia Timochenko. La corruption du pays, loin de reculer, s’est encore aggravée. Et les bleus soi-disant pro-russes du président Ianoukovitch – celui-là même que les oranges avaient chassé en 2004 - ont fini par récupérer le pouvoir démocratiquement en 2010. Jetant Timochenko en prison pour avoir bradé les intérêts du pays au profit… de la Russie.

Cette utilisation de la justice à des fins politiques vaut aujourd’hui à l’Euro ukrainien d’être boycotté par plusieurs dirigeants européens, François Hollande en tête. Mais, d’un point de vue strictement sportif, si l’on en croit l’UEFA, le retour aux affaires de l’ombrageux Ianoukovitch n’a pas eu que du mauvais. Il aura permis de mettre un terme à la cacophonie à la tête de l’Etat, et de lancer – enfin – les travaux préparatifs de l’Euro. Dans son bureau, au cœur de l’immense catafalque stalinien qui abrite le gouvernement, Boris Kolesnikov, le vice-premier ministre en charge de l’Euro, magnat des confiseries, et grand admirateur du général De Gaulle, énumère ses réalisations, sans qu’il soit possible de l’arrêter.

En deux ans, nous avons construit 5 aéroports, trois stades, rénové des routes, mis en place des trains rapides. Cette tâche était irréalisable et nous l’avons réalisée".

Pour bien faire, les autorités n’ont pas hésité à recourir à la manière forte. L’année universitaire a été écourtée d’un mois afin de libérer les résidences étudiantes. La grande avenue Khreshchatyk, principale artère de Kiev, a été fermée à la circulation pour être livrée à Carlsberg et McDonald, les sponsors de l’UEFA. Et une loi spéciale – autorisant des appels d’offres en 5 jours a été votée afin d’accélérer les travaux. Ce qui selon l’opposition a multiplié les risques de détournements et fait explosé l’addition estimée à 10 milliards d’euros, dont plus de la moitié ponctionnée sur les budgets de l’Etat ou des entreprises publiques.

Un investissement massif, dont la rentabilité est sujette à questions. Malgré la flamme de la jeunesse – il n’a que 39 ans, l’économiste Andriy Nowak, vice-recteur de l’Université européenne de Kiev, ne se fait plus aucune illusion :

Après 5 ans de préparation, l’Ukraine demeure une terre inconnue pour les Européens. L’Euro aurait pu changer la donne, mais pour cela il aurait fallu du temps et une politique de développement cohérente".

Or, il faut bien avouer que la cohérence de l’Euro ukrainien ne saute pas aux yeux. A commencer par la place éminente réservée à Donetsk dans la compétition. On peut comprendre la logique sportive de ce choix –la Donbass Arena est le plus beau stade d’Ukraine – et ses soubassements politiques : M. Akhmetov est un ami de 20 ans de MM. Ianoukovitch et Kolesnikov, eux-mêmes originaires de la ville. Mais, d’un point de vue rationnel, cela ne tient pas. Car, la ville a un problème, qui, manifestement échappe à la capacité d’analyse d’un ponte de l’UEFA : ne comptant que des 4 ou 5 étoiles construits pour et par les oligarques locaux, elle est totalement inadaptée à l’accueil du supporter moyen.

Une situation que l’on retrouve à moindre mesure dans les autres villes-hôtes, où les prix des chambres ont longtemps flambé, faute de disponibilité. La faute à l’avarice des hôteliers ukrainiens dénoncée mi-avril par un Platoche pour le moins remonté ("bandits", "escrocs"). Mais la faute aussi… aux services du même Platini. A Donetsk comme ailleurs, les rares chambres disponibles ont été neutralisées pendant des mois pour les "publics cibles" de l’UEFA (dirigeants, équipes, media, partenaires commerciaux…), avant d’être remises sur le marché en avril. Bien trop tard pour la plupart des supporters, qui, avaient déjà décidé de suivre l’Euro depuis leur salon télé…

Ce rendez-vous manqué peine les Ukrainiens, et notamment les plus jeunes. Alex et Viktoria, deux trentenaires kiéviens, ont ainsi monté un site (rooms4free.org.ua) proposant gracieusement hébergement et assistance aux supporters de passage.

L’Euro est là, il faut en profiter pour changer l’image du pays. Nos politiques sont des guignols. Mais à lire les media étrangers, on vit en enfer, les femmes sont des prostituées, les hommes des mafieux. Notre idée, c’est de témoigner que ce n’est pas le cas."

On confirme : Kiev est une ville magnifique au potentiel ignoré, un Prague sans touristes, ponctué de monastères millénaires et de belles bâtisses menthe à l’eau. Donetsk, baignée de verdure, est bien plus accorte qu’une ville minière du Pas-de-Calais. Quant à l’Ukrainien, c’est un hôte tout en retenue mais terriblement accueillant. Sur le site de Viktoria, on a ainsi trouvé une autre Viktoria et son mari Artem, qui proposent une petite chambre aux visiteurs de passage dans leur barre soviétique des faubourgs de Donetsk. Ils nous ont promené dans la ville, offert l’écharpe du club et laissé sur ces mots définitifs :

Peut-être qu’il n’y aura pas grand monde à l’Euro, mais au moins, ce seront des jours heureux".
avatar
Caduce62

Messages : 3651
Date d'inscription : 05/01/2010
Age : 54
Localisation : chez les Ch'tis

Revenir en haut Aller en bas

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut


 
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum