Faut-il sauver la tigresse de Kiev ?

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Faut-il sauver la tigresse de Kiev ?

Message  Matt le Jeu 31 Mai - 15:56

Faut-il sauver la tigresse de Kiev ?

Opposante de choc au passé controversé, Ioulia Timochenko incarne le visage identitaire et proeuropéen de son pays. Un règlement de comptes l’a jetée en prison pour des années.



Tout, a priori, séparait Ioulia Timochenko d’Aung San Suu Kyi. Sur le plan des idées, l’ancien premier ministre ukrainien est une “populiste identitaire” ; la députée birmane, Prix Nobel de la paix, est une militante des droits de l’homme. L’une a pour principe de rendre “deux coups pour un”, l’autre prône la non-violence. Même leur féminité les oppose : la première est aussi blonde que l’autre est brune : rien de commun non plus entre la glaciale beauté de la “Princesse orange” et la douceur asiatique de la “Dame de Rangoon”.

Toutes deux ont en commun d’appartenir ou d’avoir appartenu au club des plus célèbres prisonnières politiques du monde. Si Aung San Suu Kyi a recouvré la liberté en novembre 2010, après neuf ans de résidence surveillée, Ioulia Timochenko purge une peine de sept ans de prison dans la colonie pénitentiaire de Katchanovska, dans l’est de l’Ukraine. On lui reproche d’avoir conclu, en 2009, un accord gazier avec la Russie contraire aux intérêts nationaux

Bruxelles, Washington, Moscou et l’ensemble des diplomaties européennes dénoncent une condamnation arbitraire et politique. Incarcérée depuis dix mois, brutalisée et hospitalisée, mais rodée à la guerre politique, celle que les médias surnomment désormais “la Dame de Kiev” n’entend pas baisser les bras. Même sa naissance est placée sous les auspices de la combativité. L’égérie du nationalisme ukrainien est née en 1960 à Dnipropetrovsk, bastion d’un des plus puissants clans politiques du pays. Abandonnée par son père à l’âge de 3 ans, elle épouse, tout juste majeure, un cadre du Parti communiste, Oleksandr Timochenko, qui lui donne une fille, Evguenia. La chute de l’URSS propulse sa carrière. Elle se lance dans les affaires comme on se lance dans une bataille, bâtissant une fortune avec les méthodes brutales du Far East postsoviétique. Spécialisée dans les hydrocarbures, proche des oligarques de sa région, elle préside, de 1995 à 1997, les Systèmes énergétiques unis d’Ukraine, équivalent ukrainien de Gazprom.

Timochenko a fondé son parti Mère Patrie. En 1999, elle devient vice-premier ministre du président Leonid Koutchma. Voulant se rapprocher des modèles européens et « assainir l’Ukraine pour faire émerger une grande classe moyenne », elle rompt avec le chef de l’État et les oligarques de l’Est, orientés vers les marchés russes et soucieux de maintenir les méthodes “opaques”. En février 2001, accusée de détournements de fonds, elle passe quarante jours en détention préventive. Acquittée, elle déclare la guerre à Koutchma et met ses moyens au service du pro-occidental Viktor Iouchtchenko. Bien que défiguré par une tentative d’empoisonnement à la dioxine, celui-ci est au second tour de l’élection présidentielle de 2004, face au premier ministre sortant Viktor Ianoukovitch, ancien homme de main du crime organisé représentant le clan de Donetsk.

“Le seul guerrier sur le champ de bataille”


L’assassinat du journaliste d’opposition Georgui Gongadzé – retrouvé découpé en morceaux – et des fraudes massives déclenchent la “révolution orange”. Timochenko en devient l’icône, avec sa célèbre natte blonde. Battu, Ianoukovitch voit « la sorcière » lui succéder au gouvernement.

Leur affrontement s’accentue à mesure que s’étiole la cote de Iouchtchenko. Le duel culmine avec la campagne présidentielle de 2010. Timochenko proclame alors être « le seul guerrier sur le champ de bataille ». Elle échappe à trois tentatives de meurtre, ses meetings sont attaqués, un film pornographique mettant en scène son sosie est abondamment diffusé sur Internet… Peu lui importe.

Recevant Valeurs actuelles peu avant le premier tour, elle se présente en championne d’une Ukraine unie, défendant jalousement l’indépendance de son pays et soucieuse d’en faire « un trait d’union entre l’Est et l’Ouest ». À l’intérieur, elle ferraille pour l’identité ukrainienne (langue, traditions, souveraineté) et la famille. Elle veut représenter l’Ukraine « du dynamisme et du travail » : petits entrepreneurs, étudiants, employés du privé…

Elle a à coeur de nous rappeler son bilan : « J’ai créé des aides sociales pour les femmes enceintes, afin de décourager l’avortement et l’émigration, fléaux du pays ; j’ai favorisé les investissements étrangers, tout en imposant un pack d’obligations obligeant à recruter des Ukrainiens et à présenter un bilan équilibré plusieurs années de suite, pour éviter les fausses banqueroutes. » Imposant la religion orthodoxe comme un pilier de la société, elle a organisé une procession devant Sainte-Sophie de Kiev et présenté ses excuses au peuple pour « tous les abus commis par les politiques – [elle] la première ». Cette dynamique n’empêche pas Ianoukovitch d’accéder, en février 2010, à la présidence de l’Ukraine. Il a su jouer sur les déchirements du camp orange. Un an plus tard, alors dans l’opposition, Timochenko est accusée d’avoir détourné, en 2009, des fonds voués à l’écologie. On découvre qu’en pleine crise, elle a utilisé l’argent des éoliennes pour… payer les retraites. Une exception dans un pays où il est coutumier de détourner les pensions des plus démunis à son profit. Sans enrichissement personnel, l’affaire perd toute importance et, par son symbole, lui vaut un immense soutien populaire.

Mais une deuxième inculpation va tomber, plus redoutable. En tant que premier ministre, Timochenko a négocié avec Moscou un accord gazier prenant acte de l’augmentation des tarifs de Gazprom. Elle n’en a pas référé au Parlement. Le procureur – un parent de Ianoukovitch – réclame son incarcération, alors qu’elle était en résidence surveillée. Le président du tribunal – tout juste arrivé de Donetsk – la lui accorde. De nouvelles charges s’accumulent contre elle. On l’accuse du meurtre, en 1996, d’un parrain du crime organisé Yevhen Shcherban – jusqu’alors imputé à un autre politicien.

Victime de mauvais traitements, Timochenko a entamé, le 20 avril, une grève de la faim pour protester contre ses conditions de détention. Le 9 mai, au seuil de l’inanition, elle a obtenu d’être soignée dans une clinique privée par un médecin de son choix, pour de graves problèmes de dos. Très diminuée, elle affirme, clichés à l’appui, avoir été ligotée et battue par le personnel de la colonie pénitentiaire, qui aurait reçu l’ordre de la briser.

Son cas a finalement ému à l’étranger. Angela Merkel a dénoncé « la dictature » de Ianoukovitch. La chancelière allemande et le président français François Hollande menacent de boycotter les matchs de l’Euro 2012 se déroulant en Ukraine – une catastrophe pour Kiev, qui a dépensé 7 milliards d’euros pour l’événement. Plusieurs pays de l’Union européenne ont fait annuler un sommet européen à Yalta en signe de protestation. Bruxelles a suspendu la signature d’un accord de rapprochement avec Kiev. À Moscou, le premier ministre russe Dmitri Medvedev estime que « le procès de Mme Timochenko est politique » ; Vladimir Poutine se dit « prêt à lui donner asile et à la faire soigner en Russie ».

Le président ukrainien Ianoukovitch répond qu’il pourrait gracier Timochenko si elle « admettait sa culpabilité et présentait des excuses ». Il attend, en fait, qu’elle abandonne la vie politique d’ici aux législatives d’octobre, où le camp présidentiel risque d’être battu par une opposition que la “Dame de Kiev” galvanise depuis sa cellule.

« Timochenko préférera mourir que d’échanger sa liberté contre une capitulation, d’autant que sa victoire n’est pas impossible », estime l’analyste Valery Louchkine. Viktor Ianoukovitch est pour l’instant au ban de la communauté internationale, tandis que Ioulia Timochenko, en prison, est redevenue l’icône du peuple. Ironie de l’Histoire : c’est en se laissant dépérir et en opposant une force d’inertie digne d’Aung San Suu Kyi que “Tygrulya” (Ioulia la Tigresse, comme la surnomment ses partisans) pourrait gagner son plus féroce bras de fer.

Pierre-Alexandre Bouclay & Tatiana Zyma

Photo © AFP


Belle analyse.

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Re: Faut-il sauver la tigresse de Kiev ?

Message  Thuramir le Sam 2 Juin - 11:09

Un portrait idyllique de Ioulia Timochenko, mais qui ne correspond pas vraiment à la réalité du terrain.

En fait, c'est un combat de clans qui s'opposent pour le pouvoir, dans lequel chaque clan est (presque) aussi sale et corrompu que l'autre, et où tous les coups bas sont utilisés. Triste constat pour l'Etat ukrainien !
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Re: Faut-il sauver la tigresse de Kiev ?

Message  Matt le Sam 2 Juin - 23:51

Une autre analyse démontrait que le "pouvoir" s'y accrochait à tout prix pour "arroser" les petits copains.
Je pense que malheureusement cette analyse est très proche de la réalité ukrainienne.
No comment . . . Twisted Evil

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